Coaching neuroatypique : la différence ne fait pas autorité… elle se travaille !

24 août 2025
coaching Hpi

Etre un coach neuroatypique ça change quoi ?

Sommaire

  1. Pourquoi écrire cet article
  2. De quoi parle-t-on exactement ?
  3. Ce que cela change dans la pratique du coaching
  4. Ce n’est pas un « super pouvoir »
  5. Les dérives à éviter : entre effet Barnum et neuro-marketing
  6. Le coach n’est pas un sachant — ni un clinicien
  7. Ce que cela engage dans la posture professionnelle
  8. Conclusion – Une ressource à travailler, pas à exhiber
  9. En résumé : 5 points clés à retenir

 

1. Pourquoi écrire cet article :

 

Il existe aujourd’hui une attention croissante à la notion de neurodiversité dans la société. Dans les médias, dans l’entreprise, dans l’école, on commence à entendre :

« Chacun pense différemment »

« Il faut adapter nos cadres aux profils atypiques »

« La différence est une richesse »

Mais dans le monde du coaching professionnel, la neurodiversité reste parfois une zone floue, voire taboue.

Elle est traitée de manière périphérique, rarement pensée comme un enjeu structurel. Et surtout, elle est très peu abordée depuis l’intérieur de la posture.

Or, de nombreux coachs sont eux-mêmes concernés par une forme de neuroatypie — parfois identifiée, parfois pas encore. Ils composent, masquent, sur-adaptent.

Ils développent des ressources singulières pour exercer leur métier, mais rarement ils en parlent, encore moins dans l’espace public.

Pourquoi ce silence ? J’avance quelques pistes sans être des vérités absolues :

>Par crainte d’être disqualifiés ou réduits à leur singularité.

>Par peur d’apparaître “fragiles”, “instables”, “hors norme” dans une profession où la maîtrise de soi, la régulation émotionnelle et la neutralité sont souvent survalorisées.

>Par désir de faire comme les autres, de « tenir le cadre », de « faire sérieux ».

>Ou tout simplement, parce que aucun espace ne leur permet de penser leur posture depuis leur différence.

Ce silence est compréhensible. Il a parfois été protecteur. Mais il peut devenir un verrou.

Car ne pas pouvoir penser à partir de sa singularité, c’est se contraindre à une forme de neutralité de façade — et parfois, de surfonctionnement.

C’est continuer à croire qu’il existerait un modèle implicite du “bon coach” : rationnel, tempéré, équilibré, sans débordement.

Et pourtant, la pratique montre le contraire :

De nombreux coachs neuroatypiques développent des postures d’une grande justesse, d’une finesse rare, d’une puissance relationnelle discrète. Mais à condition de reconnaître, comprendre et travailler leur manière de fonctionner, et non de la dissimuler ou de la sacraliser.

Ce texte naît de cette nécessité : non pas pour “militer”, mais pour ouvrir un espace d’exploration. Un espace où l’on peut penser :

  • ce que la neuroatypie change,
  • ce qu’elle rend possible,
  • ce qu’elle engage en termes de responsabilité,
  • et ce qu’elle exige comme rigueur.

Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge du coaching atypique.

Il ne s’agit pas non plus de créer une catégorie à part.

Il s’agit de reconnaître que, comme dans toute profession d’accompagnement, ce que nous sommes fait partie de ce que nous proposons.

Et que notre différence n’a pas à être gommée pour devenir professionnelle — elle a à être pensée, contenue, et travaillée.

 

2. De quoi parle-t-on exactement ?

Le mot neuroatypique circule de plus en plus. Il est devenu familier dans certains milieux professionnels, éducatifs ou thérapeutiques. Mais sa signification reste souvent floue, et son usage ambigu. Il est donc essentiel de commencer par le clarifier — pour éviter les glissements, les amalgames ou les simplifications.

 

Neurodiversité : un fait, pas une revendication

Le terme neurodiversité a été proposé à la fin des années 1990 par Judy Singer, sociologue australienne elle-même autiste. Elle l’a formulé non comme une revendication identitaire, mais comme un constat biologique et social :

il existe une diversité naturelle dans les modes de fonctionnement neurologiques des êtres humains.

Dans cette optique, la neurodiversité est à la cognition ce que la biodiversité est à la nature : une pluralité des formes de traitement de l’information, des perceptions sensorielles, des régulations émotionnelles, des logiques d’action.

Elle ne désigne pas un trouble. Elle désigne une variabilité.

 

Neuroatypie : une forme de divergence neurologique

Dans ce champ de la neurodiversité, on distingue deux pôles :

  • Neurotypique : mode de fonctionnement neurologique majoritaire, normé statistiquement et socialement.
  • Neuroatypique : fonctionnement neurologique divergents, non dominants, parfois minorisés.

Concrètement, les personnes neuroatypiques peuvent être concernées par :

  • TSA de niveau 1 (ex-syndrome d’Asperger)
  • TDAH (trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité)
  • HPI ou double exceptionnalité (intelligence élevée + trouble associé)
  • troubles DYS (dyslexie, dyspraxie, dyscalculie…)
  • hypersensibilités sensorielles, cognitives ou émotionnelles

Certaines sont diagnostiquées, d’autres pas. Certaines se reconnaissent dans ces catégories sans validation clinique, et d’autres ont été diagnostiquées tardivement, parfois à l’âge adulte. Rappelons aussi que le HPI par exemple ne se diagnostique pas mais se teste ! Les mots utilisés sont importants.

Dans tous les cas, il s’agit d’un rapport différent au monde, au temps, à l’émotion, à la norme, à soi et à l’autre.

 

Approches scientifiques de la neuroatypie :

Dans les recherches actuelles, on trouve plusieurs approches sérieuses pour comprendre ces fonctionnements :

  • Laurent Mottron (neuroscientifique) parle d’hétéro-architecture cognitive : une organisation différente du cerveau, notamment chez les personnes autistes, mais aussi chez les profils à haut potentiel.
  • Simon Baron-Cohen (psychologue) explore le concept de cerveau hyper-systémisant : un mode de pensée orienté vers la structure, la logique, les modèles internes.
  • Russell Barkley (psychiatre) décrit les spécificités exécutives du TDAH, notamment dans le rapport au temps, à la motivation et à la mémoire de travail.
  • Nancy Doyle (chercheuse en neuropsychologie du travail) milite pour une reconnaissance fonctionnelle de la neurodiversité dans les pratiques RH et managériales — et non comme simple trouble à compenser.

Et il y en a bien d’autres !

Je pense que la différence cognitive n’est pas une pathologie en soi.

Elle peut bien sûr produire des vulnérabilités ( notamment tout ce qui touche à des troubles ), mais aussi des zones de force et/ou d’adaptations.

L’idée ici n’est pas d’aller dans toutes les nuances de chaque spécificité ni de minimiser les difficultés rencontrées. J’y reviendrai d’ailleurs un peu plus loin.

 

Mais attention : une différence n’est pas une identité

Parler de neuroatypie ne signifie pas réduire la personne à son fonctionnement cognitif.

Ce n’est pas une étiquette. Ce n’est pas une case. Ce n’est pas une identité sociale figée.

C’est une information contextuelle, qui permet :

  • d’ajuster un accompagnement,
  • de comprendre certaines logiques d’action,
  • d’éviter des malentendus persistants dans la relation.

Cela doit donc être manipulé avec prudence, dans un cadre clair.

Ce n’est ni un drapeau à brandir, ni un filtre à tout interpréter. C’est une clé de lecture complémentaire, qui peut aider à mieux se situer — pour soi et pour les autres.

 

3. Ce que cela change dans la pratique du coaching

 

Lorsqu’un·e coach neuroatypique exerce en assumant pleinement son mode de fonctionnement, cela change quelque chose dans la manière d’accompagner.

Pas forcément parce que la personne « voit plus » ou « ressent mieux », comme on le lit parfois. Mais parce que le rapport au monde, au langage, au cadre et à la relation est structuré autrement — et cela modifie en profondeur la posture.

Il ne s’agit donc pas de “mieux coacher”. Il s’agit de coacher depuis un autre point de présence, avec une attention spécifique à certains phénomènes, à certaines zones du système.

 

Une présence souvent singulière

Chez de nombreux coachs concernés par un fonctionnement neuroatypique (qu’il soit identifié ou non), on observe des invariants :

Une lecture très fine du non-verbal

Micro-mouvements, variations de ton, glissements de langage, ruptures de rythme. Cette hyper-vigilance n’est pas toujours choisie. Elle est parfois coûteuse. Mais elle peut devenir un outil d’analyse relationnelle d’une précision rare.

Une pensée associative

Capacité à passer d’un niveau à un autre, à recadrer en profondeur, à nommer un point nodal par des images, des métaphores, des liens inattendus. Ce n’est pas du génie. C’est un mode de traitement de l’information.

Un sens aigu du cadre (quand il est intégré)

Beaucoup de coachs atypiques développent un cadre de travail très structuré, parfois rigide en apparence, mais conçu pour leur permettre de tenir l’alliance en sécurité. Ils sont souvent très clairs dans la gestion du temps, des rôles, des limites. Cela peut devenir un point d’appui puissant pour les clients à fonctionnement diffus.

Une capacité à tolérer l’étrangeté

Les coachs neuroatypiques ne projettent pas une norme implicite sur le client. Parce qu’ils ont eux-mêmes souvent été en décalage avec la norme, ils développent une disponibilité plus ouverte aux récits dissonants, aux parcours non linéaires, aux logiques internes complexes.

 

Exemples concrets

  • Une cliente parle très vite, digresse, passe d’une idée à l’autre. Le coach neuroatypique, habitué à la pensée en réseaux, suit sans effort apparent et propose un recadrage … que la cliente perçoit comme “miraculeusement juste”.
  • Un client met du flou dans ses réponses. Le coach pose une question très précise, très ciblée. Le client se crispe. Et là, le coach identifie que sa propre recherche est en jeu. Il ralentit, ajuste sa présence. Le lien se détend.

Ces situations ne sont pas “magiques”. Elles montrent que le fonctionnement neuroatypique influence la lecture du processus, l’alliance, la manière de réguler l’espace.

 

Ce que cela n’est pas

  • Ce n’est pas de l’intuition “hors norme”
  • Ce n’est pas un 6e sens thérapeutique
  • Ce n’est pas une capacité à tout comprendre d’un coup

C’est une présence particulière, souvent forgée par des années de décalage, d’effort, d’auto-analyse, d’adaptation forcée. Et c’est ce parcours-là — et non le fonctionnement lui-même — qui peut devenir une source de pertinence, de nuance, de vigilance.

 

4. Mais ce n’est pas un « super pouvoir »

Dans certains cercles du coaching, du développement personnel ou de l’entrepreneuriat, la neuroatypie est parfois présentée comme une valeur ajoutée exceptionnelle.

« Je suis HPI, je comprends tout très vite. » « Mon TDAH me rend ultra créatif. » « Grâce à mon autisme, je capte l’essence des gens. »

Ce type de discours — souvent sincère — cherche à renverser les schémas de pensée habituels. Et cela peut avoir du sens, à un niveau personnel. Mais dans un cadre professionnel, il présente plusieurs risques.

 

D’un stigmate à une glorification : un piège symétrique

Trop longtemps, les personnes neuroatypiques ont été réduites à des diagnostics, à des dysfonctionnements, à des déficits.

Face à cela, l’envie de revaloriser ces fonctionnements est compréhensible. Mais en inversant les choses on court un autre danger : celui de l’idéalisation naïve.

  • Le HPI n’est pas toujours rapide ni efficace. Il peut ruminer, douter, sur-analyser.
  • Le TSA n’est pas un capteur absolu de vérité. Il peut avoir du mal à moduler ses émotions ou à saisir certaines nuances implicites.
  • Le TDAH n’est pas un booster de créativité perpétuel. Il peut épuiser, fragmenter, désorganiser.

Une différence cognitive n’est ni une pathologie, ni un don.

Elle est un mode de fonctionnement — avec des zones de confort et des zones de fragilité.

Et surtout, elle ne garantit aucune compétence relationnelle ou éthique.

 

Une singularité ne suffit pas à faire une posture

Il ne suffit pas d’être “hors norme” pour être un bon coach. Encore faut-il :

  • travailler sur soi,
  • comprendre comment sa singularité agit dans la relation,
  • identifier les effets induits sur le client,
  • ajuster sa présence pour ne pas projeter ses fonctionnements comme des vérités.

La tentation est grande de transformer son atypie en argument de légitimité implicite. Mais cela conduit à essentialiser son accompagnement :

« Si je suis bon coach, c’est parce que je suis HPI. » « Si je comprends mes clients, c’est parce que je suis hypersensible. »

❌ Or, être concerné ne garantit pas une compréhension fine de l’autre. Cela peut même induire des confusions, si l’on croit voir en l’autre un reflet de soi, au lieu d’un sujet autonome avec sa propre logique.

 

Ce que nous disent les études

La littérature sur les professionnels neurodivergents (enseignants, thérapeutes, … ) montre que :

  • ceux qui travaillent à partir de leur singularité sans la questionner tombent souvent dans des biais de généralisation ;
  • ceux qui en font un objet de travail réflexif développent au contraire des capacités de présence et de régulation très solides, car ils connaissent leurs zones de projection.

Voir par exemple :

  • Raymaker et al. (2020) sur les psychologues autistes,
  • Hull et Mandy (2022) sur l’impact du masquage dans les métiers de la relation,
  • Stenner & Newton (2021) sur la double tâche : accompagner tout en gérant un fonctionnement neurodivergent.

 

En résumé

Non, la neuroatypie n’est pas un « super pouvoir ». C’est une matière de travail.

  • Une lucidité à cultiver.
  • Une responsabilité à assumer.
  • Une complexité à contenir.
  • Et parfois, une vulnérabilité à reconnaître — même dans la posture professionnelle.

Et c’est à cette condition qu’elle peut devenir une ressource vivante, et non une identité figée ou un argument commercial.

 

5. Les dérives à éviter : entre glissements, neuro-mythes et marketing identitaire

Quand la neurodiversité devient un argument sans rigueur !

La reconnaissance des profils neuroatypiques dans le champ du coaching est précieuse. Mais cette reconnaissance — quand elle n’est pas encadrée — ouvre aussi la porte à de nombreuses dérives, souvent involontaires, parfois préoccupantes.

Dans cette partie, je propose de les explorer en profondeur à travers trois axes :

 

1. Les glissements diagnostics

De plus en plus souvent, on lit ou entend dans les milieux du développement personnel :

« Je suis sûre que mon client est HPI. » « Je le reconnais, c’est un TSA comme moi. » « Je vois tout de suite quand quelqu’un est atypique. »

Ces affirmations — qui peuvent sembler anodines ou même “empathiques” — posent un problème éthique majeur : le coach se met à la place du clinicien, en interprétant des fonctionnements sans compétence médicale ou psychologique validée.

❌ Cela peut entraîner des dégâts considérables pour le client :

  • Détournement d’un vrai besoin d’évaluation,
  • Confusion dans le rapport à soi,
  • Sur-identification à une hypothèse non vérifiée,
  • Retard de diagnostic dans les cas de double exceptionnalité ou de comorbidité (ex : TSA + TDAH + trouble anxieux).

Une étude de Mandy et Tchanturia (2022), publiée dans Frontiers in Psychiatry, montre que chez les femmes autistes, le retard moyen de diagnostic est de 9 à 11 ans après les premiers symptômes repérés. Les causes ? → le masquage, → les stéréotypes de genre, → et parfois… les interprétations erronées de professionnels non formés.

Un coach, même bienveillant, n’a pas à évaluer ni à deviner ce que seul un bilan pluridisciplinaire peut déterminer.

La vigilance consiste ici à savoir rester à sa juste place, même lorsqu’on reconnaît en l’autre un écho de soi.

Ce n’est pas de l’inaction. C’est de l’humilité professionnelle. C’est de l’éthique. C’est de la déontologie.

 

2. Les neuro-mythes persistants

Autre zone de dérive : l’usage d’idées fausses sur le cerveau, souvent véhiculées sans malveillance, mais avec un fort impact sur les clients.

Quelques exemples (encore très répandus ) :

« On n’utilise que 10% de notre cerveau » Faux : l’imagerie montre que toutes les zones sont actives à différents moments.

« Je suis cerveau droit, donc créatif » Faux : les deux hémisphères coopèrent étroitement, sans spécialisation aussi rigide.

« Il existe des profils visuels, auditifs, kinesthésiques » Aucune base neurocognitive sérieuse ne soutient cette typologie de façon aussi catégorique.

« Le HPI apprend mieux en mode intuitif » Faux : les stratégies varient selon le contexte, l’affect, la motivation.

Neuromyths in Education (Dekker et al., 2012) montrait que plus de 70 % des enseignants croyaient encore à au moins un de ces mythes. La tendance a dû s’améliorer ( je l’espère en tout cas … ).

En France, des chercheurs comme Olivier Houdé, Franck Ramus ou Grégoire Borst dénoncent depuis des années la banalisation de concepts sans fondement notamment dans la formation des professionnels.

Ces neuro-mythes ont des effets réels :

  • Ils orientent les clients vers des interprétations erronées de leur fonctionnement,
  • Ils renforcent des croyances limitantes (ex. : “je suis trop kinesthésique pour apprendre autrement”),
  • Ils donnent une illusion de scientificité à des outils douteux.

Être un coach informé, c’est ne pas propager ces croyances, même si elles sont séduisantes.

 

3. La récupération commerciale de la neurodiversité

Enfin, un autre glissement s’opère : celui du marketing identitaire.

« Je suis un coach HPI pour les HPI. » « Ma neuroatypie me permet de décoder votre complexité. » « Coach multipotentiel pour hypersensibles. »

Là encore, l’intention peut être bonne : offrir un espace d’accueil plus ajusté à ceux qui se sentent “hors cadre”. Mais très vite, cette posture peut devenir :

  • une promesse implicite de compréhension totale,
  • un outil de ciblage commercial,
  • un effet Barnum professionnel, où chacun est invité à se reconnaître dans des catégories valorisantes.

Paul Meehl (1954), en psychologie clinique, a montré que les typologies “trop larges” produisent des effets de validation subjectifs très puissants, mais trompeurs.

L’effet Forer/Barnum (1949) démontre que plus une description est flatteuse et vague, plus elle paraît personnalisée.

Dans un contexte de sur-exposition au « personal branding », la neuroatypie devient alors un label vendeur, plus qu’un espace de travail. Cela crée :

  • des attentes irréalistes,
  • des clients qui se sentent obligés de “rentrer dans la case HPI/HPE pour mériter l’accompagnement”,
  • une confusion entre relation d’accompagnement et communauté d’identification.

 

Ce que cela demande

Ces dérives ne sont pas un appel à taire sa singularité. Elles sont une invitation à l’incarner avec exigence.

Ce que je suis peut nourrir ma posture. Mais cela ne me dispense pas de rigueur.

Et cela ne justifie pas que j’ouvre des espaces d’accompagnement sans fondement, ni cadre, ni responsabilité partagée.

6. Le coach n’est pas un sachant — ni un clinicien

Rester à sa place, c’est aussi protéger la personne accompagnée

Il arrive que certains coachs, notamment lorsqu’ils sont eux-mêmes concernés par une forme de neuroatypie, développent une proximité forte avec leurs clients. Ils se reconnaissent dans les récits partagés, dans les ressentis évoqués, dans les stratégies d’adaptation mises en place.

Ce phénomène de résonance peut être un appui relationnel, une forme de validation implicite. Mais il devient risqué lorsque le coach commence à projeter des interprétations diagnostiques, ou à substituer son intuition à une évaluation professionnelle rigoureuse.

 

❌ Le coaching n’est pas une démarche clinique

C’est un accompagnement non thérapeutique centré sur les objectifs, la responsabilisation et le développement des compétences. Même dans une approche intégrative, le coaching ne vise pas à soigner, mais à soutenir une évolution consciente, contextualisée et choisie.

>Il ne s’appuie pas sur des outils d’évaluation médicale ou psychométrique.

>Il ne traite pas les troubles cognitifs, émotionnels ou comportementaux.

>Il n’intervient pas en cas de souffrance clinique avérée, de pathologie diagnostiquée, ou de symptômes envahissants.

La Fédération Internationale de Coaching (ICF) rappelle dans son code de déontologie que le coach s’engage à « reconnaître les signes d’un trouble nécessitant une prise en charge clinique », et à « orienter vers les professionnels compétents » le cas échéant.

En France, l’EMCC (European Mentoring and Coaching Council) souligne que le coach « n’effectue ni diagnostic médical, ni intervention thérapeutique » et « s’interdit toute confusion entre accompagnement et soin ».

 

Mais dans le cas des profils neuroatypiques… c’est plus subtil

Ce n’est pas toujours une souffrance qui s’exprime. C’est parfois une différence vécue — dans le traitement de l’information, dans la sensibilité, dans la régulation émotionnelle. Et cela peut donner lieu à des récits ambivalents :

« On m’a dit que j’étais peut-être HPI. » « Je pense être sur le spectre mais sans diagnostic. » « J’ai toujours fonctionné différemment, je voudrais comprendre. »

Ces propos, fréquents, peuvent activer des résonances puissantes chez un coach lui-même concerné. Mais là encore, il y a une ligne de crête à ne pas franchir :

  • Valider un ressenti, oui.
  • Nommer à la place, non.
  • Soutenir une exploration, oui.
  • Interpréter des symptômes, non.

De nombreux auteurs insistent sur ce point dans la relation d’aide. Par exemple :

  • Glyn Hudson-Allez (2009), dans Supervision and the Psychodynamic Legacy, rappelle que les transferts projectifs dans les accompagnements courts sont fréquents chez les professionnels atypiques.
  • David Edwards (2018), dans Psychopathology and Case Conceptualization, distingue clairement les approches basées sur l’hypothèse diagnostique (psy) et celles basées sur le sens construit (coaching).
  • En neurosciences, Thomas Insel (ex-directeur du NIMH) insiste sur la complexité du diagnostic différentiel en santé mentale : symptômes croisés, comorbidités, présentations atypiques.

Un coach, même expérimenté, ne peut pas trancher dans cette complexité. Il n’a pas les outils, ni la formation, ni la responsabilité légale de le faire.

 

Ce que cela peut produire

Quand un coach se substitue à un clinicien, même inconsciemment, cela peut provoquer :

  • Un retard d’accès aux soins, si la personne s’installe dans une fausse explication rassurante
  • Une fermeture du champ de pensée (ex. : “je suis HPI donc je suis comme ça”, “mon TSA explique tout”)
  • Une alliance asymétrique, où le client se sent défini au lieu d’être soutenu
  • Une confusion entre accompagnement et identification, qui brouille les rôles

Et cela devient alors contre-productif, voire dangereux.

 

Ce que le coach peut faire, avec justesse

  • Travailler à partir de ce que dit le client, sans le corriger ni interpréter
  • Accueillir la complexité sans vouloir la résoudre
  • Être au clair sur son champ d’action, et le rappeler explicitement si besoin
  • Orienter, avec bienveillance, vers un·e professionnel·le de santé qualifié·e quand le doute persiste
  • Se superviser sur ses propres zones d’identification, notamment si le vécu du client fait écho à des zones encore sensibles

Être un coach professionnel, c’est aussi savoir quand ne pas intervenir.

C’est avoir l’humilité de dire : « Ce que vous évoquez dépasse mon cadre d’intervention. Je peux vous accompagner autrement, ou vous orienter. »

 

7. Ce que cela engage dans la posture professionnelle

S’appuyer sur sa singularité sans en faire un levier d’influence.

Être un coach concerné par un fonctionnement neuroatypique — HPI, TSA, TDAH ou combinaison de ces traits — ne suffit pas à rendre l’accompagnement juste. Mais ignorer cette donnée ou en minimiser l’impact est tout aussi risqué.

Dans la relation d’accompagnement, cette différence agit, de façon souvent silencieuse mais structurante. Et si elle n’est pas travaillée dans une posture réflexive, elle peut devenir :

  • un filtre de lecture projectif,
  • un levier d’identification réciproque,
  • ou un déplacement subtil de la responsabilité dans l’alliance.

L’enjeu, pour le coach neuroatypique, est donc d’intégrer sa différence dans sa posture — pas dans ses réponses.

De travailler depuis elle, sans faire à partir d’elle un argument d’autorité.

 

1. Clarifier la frontière entre écho et alliance

Il y a une différence entre ce qui résonne en moi et ce qui me regarde dans la relation professionnelle.

Exemple 1 : Un client HPI vient avec une demande très structurée. Il attend une forme de guidance, d’éclairage sur des choix professionnels où il se sent isolé. Dès la première séance, il me dit :

« C’est rare les gens comme nous. J’ai lu votre parcours, je sais que vous comprenez. J’ai besoin que vous m’aidiez à faire le tri. Que vous me disiez ce qui vous a aidé. »

Il ne s’agit pas ici d’une flatterie. Il s’agit d’un mouvement relationnel fort, de type transférentiel : il me met dans la position du modèle, du « pair avancé », voire de l’initiateur.

Si je réponds en partageant mon expérience, même avec les meilleures intentions, je risque plusieurs choses :

  • Confondre mon histoire et la sienne,
  • Prendre trop de place dans le cadre,
  • Créer une alliance verticale, où mon expérience devient l’étalon de sa vérité.

Ce que je choisis alors de faire, c’est de nommer le mouvement, pas d’y répondre :

« Je perçois que ma trajectoire entre en résonance avec la vôtre. Mais mon rôle ici n’est pas de vous donner mes réponses. Ce qui m’importe, c’est de vous aider à formuler les vôtres — dans votre temporalité, avec vos critères. »

Cette posture ne casse pas la relation. Elle la rééquilibre. Et souvent, c’est à ce moment-là que le vrai dialogue commence.

 

2. Refuser la fonction de miroir validant

Exemple 2 : Une cliente me parle de sa « suspicion de HPI » avec des phrases comme :

« J’ai tout lu sur les zèbres, les tests en ligne. Je me retrouve dans tout. Et comme vous êtes HPI, vous voyez bien que je le suis aussi, non ? »

Ce moment est délicat. Il mêle vulnérabilité, besoin de validation, stratégie d’attachement. Et il active, chez moi aussi, une résonance :

>Je me souviens de ma propre errance identitaire,

>De mes lectures compulsives,

>De mon besoin qu’on me dise : “Oui, tu es comme ça”.

Mais je sais que si je réponds “oui”, je prends une place qui n’est pas la mienne. Et surtout, je risque de renforcer une illusion de clarté, là où le doute est encore utile.

Beaucoup de personnes en questionnement neuroatypique ont vécu une longue invisibilisation de leurs ressentis. Ils cherchent un espace de validation, ce qui est légitime. Mais ce besoin doit être accompagné… pas comblé par une projection du coach.

Je choisis alors de répondre :

« Je perçois que cette question est importante pour vous. Mais ici, mon rôle n’est pas de trancher ce qui relèverait d’un diagnostic. Ce que je vous propose, c’est qu’on explore ensemble ce que cette hypothèse produit en vous : ce qu’elle éclaire, ce qu’elle soutient, ce qu’elle rend possible — ou pas. »

Cette réponse ne fige rien. Elle ouvre un champ de travail, au lieu de donner une étiquette.

 

3. Tenir une position de présence et non de savoir

Ce que ces deux exemples ont en commun, c’est un déplacement : le coach est invité à être autre chose qu’un contenant, il est inconsciemment sollicité pour être un miroir, un modèle, un garant.

Et c’est justement là que la posture se joue :

  • Refuser l’identification,
  • Refuser la position haute,
  • Refuser la guidance implicite,
  • Sans casser le lien. Sans faire de retrait défensif.

Michael Carroll (2009) parle ici de “posture d’écoute haute et de réponse basse” : Une écoute profonde, consciente de ce qui s’active, mais une réponse simple, centrée, ajustée.

Guy Ausloos (2003), dans une perspective systémique, rappelle que toute posture de “celui qui sait” est un obstacle à l’émergence de la responsabilité du client.

 

4. Être vigilant à la sur-fonction

Pour beaucoup de coachs neuroatypiques, l’hyperexigence, l’hypervigilance, le perfectionnisme sont des stratégies d’ajustement acquises tôt. Dans la séance, cela peut conduire à :

  • vouloir trop bien faire,
  • anticiper les besoins,
  • combler les silences,
  • saturer l’espace avec des formulations denses, des hypothèses, des méta-analyses…

Ce n’est pas toujours perçu par le client. Mais cela alourdit la relation, et décentre la responsabilité du client vers le coach. La pratique exige donc une forme de sobriété active.

Ne pas faire, parfois, est plus juste que réussir à nommer brillamment.

 

Quand c’est tenu, c’est précieux

Quand ces tensions sont traversées avec rigueur, le résultat est puissant :

→ Un espace d’accompagnement qui autorise la complexité,

→ Une relation qui ne force pas l’identification,

→ Une écoute qui n’a pas besoin de comprendre pour accueillir.

Et c’est peut-être cela, le cœur de la posture d’un coach neuroatypique :

Non pas « voir mieux », mais accompagner autrement — sans suréquipement, ni sous-traitement.

 

8. Conclusion – Une ressource à travailler, pas à exhiber

La neuroatypie comme engagement intérieur. Pas une revendication. Pas une singularité décorative. Mais un travail…

Je ne crois pas qu’il faille « revendiquer » sa neuroatypie dans le coaching. Ni s’en excuser. Ni la mettre en avant comme une qualité supérieure.

Je crois qu’il faut en faire quelque chose.

Et que ce « quelque chose » relève d’un choix, d’une posture, et d’une rigueur.

Dans ma propre pratique, ce n’est pas ma différence cognitive qui m’a permis de coacher. C’est le travail que j’ai fait pour l’habiter sans la mettre en vitrine.

Autiste de niveau 1 et HPI, j’ai longtemps tenté de me faire discret, de normaliser mes comportements, de lisser mes perceptions. Puis je suis passé par l’inverse : vouloir valoriser ma singularité, la rendre visible, me rassurer par l’idée que “ma différence serait utile”.

Mais je me suis vite rendu compte que ces deux mouvements étaient symétriques.

L’un m’invisibilisait. L’autre me rigidifiait.

Aucun ne me permettait d’être en lien réel avec l’autre, ni de me tenir au service de ce qui devait émerger dans la relation.

 

Ce que j’ai appris

Ce que j’ai appris — parfois douloureusement — c’est que :

  • Ma capacité d’analyse ne me dispense pas de ralentir.
  • Mon besoin de structure ne doit pas devenir un obstacle à l’exploration.
  • Mon vécu de la différence ne me donne pas accès à celui des autres.
  • Et mon éthique ne peut être un bouclier contre mes angles morts.

J’ai appris à :

  • Habiter le silence sans l’interpréter.
  • Ralentir mes réponses quand mon mental veut aller vite.
  • Dire non à des demandes de projection,.
  • Me superviser, parfois très en profondeur, pour distinguer ce qui m’appartient de ce qui appartient à la relation.

Et j’ai aussi appris à respecter mes rythmes, mes limites, mon besoin de solitude et de précision.

À ne pas “faire comme les autres” dans mon organisation. À créer des environnements de travail qui me permettent d’être présent sans m’épuiser.

 

Ce que j’ai traversé

Mais ce chemin ne s’est pas fait sans heurts.

>J’ai connu l’épuisement relationnel, à force de sur-adaptation.

>J’ai été envahi par l’hyperanalyse, jusqu’à en perdre la simplicité du lien.

>J’ai douté de ma légitimité, non pas faute de compétence, mais à cause de mon sentiment de décalage.

>J’ai parfois tenté de convaincre au lieu d’écouter, comme pour rattraper un flou intérieur.

>J’ai vécu des incompréhensions profondes avec des collègues ou des clients qui ne percevaient pas mes signaux d’alerte, mon besoin de clarté, ma façon d’organiser la pensée.

Et surtout, j’ai mis du temps à comprendre que ce n’était ni un problème personnel, ni un atout professionnel, mais un terrain d’apprentissage.

 

Pourquoi la systémie m’a transformé

C’est en découvrant l’approche systémique — d’abord en marge de ma formation, puis comme fil conducteur — que j’ai trouvé un cadre capable d’accueillir ma complexité sans la figer.

La systémie ne demande pas de « réparer » ce qui ne fonctionne pas. Elle ne cherche pas à simplifier. Elle observe les boucles, écoute les régulations, explore les logiques contradictoires.

J’ai reconnu dans cette approche une manière de penser qui me soulageait : pas linéaire, pas réductionniste, pas dans le « bon modèle ».

Elle m’a permis de travailler avec ce qui résiste sans le forcer. De poser un cadre sans rigidité. D’accueillir sans fusionner.

Elle m’a donné des outils pour penser la relation au lieu de l’interpréter, pour m’ajuster sans me trahir, pour rester dans ma place même quand tout bouge. Tout en restant non normative, ouverte, adaptable, intégrative.

Et peu à peu, j’ai vu que c’était précisément cette manière-là d’habiter le coaching que je voulais transmettre.

 

Ce que cela transforme

Cette démarche transforme ma pratique. Pas en surface — mais en profondeur.

Elle m’amène à :

  • Être plus juste dans le cadre.
  • Être plus nuancé dans le lien.
  • Être plus libre face aux normes implicites du métier.
  • Être plus exigeant sur la clarté, la rigueur, le respect des frontières.

Et paradoxalement, cela m’ouvre.

Cela me permet d’accueillir d’autres formes d’altérité, pas seulement neurocognitives.

Des clients qui ne cadrent pas, qui flottent, qui résistent. Des situations complexes. Des récits en désordre. Des logiques marginales, non conventionnelles, qui demandent un cadre… .

Parce que c’est cela aussi, le cœur de mon engagement :

Créer des espaces habitables pour ce qui n’a pas encore de forme.

Tenir un cadre assez clair pour sécuriser, assez souple pour laisser respirer.

 

Ce que cela peut apporter au coaching

Je ne crois pas que les coachs neuroatypiques soient “meilleurs”.

Mais je pense qu’ils ont quelque chose à apporter au métier — à condition d’en faire une posture, pas une bannière.

Dans un champ professionnel qui valorise encore beaucoup la performance, l’adaptabilité, la régulation émotionnelle fluide, il est précieux de rappeler que :

  • La pensée « atypique » est un outil de complexité.
  • L’hypersensibilité peut devenir un radar de précision
  • La rigidité apparente peut être une forme de loyauté au cadre.
  • Et le besoin de clarté n’est pas un défaut de spontanéité — c’est une condition de sécurité.

Mais cela ne vaut que si c’est travaillé. Sinon, la neuroatypie reste un miroir de soi. Pas un levier pour l’autre.

 

Une invitation, pas une injonction

Ce texte n’est pas un appel à « se revendiquer neuroatypique ».

C’est une invitation à ceux qui le sont — ou qui le pressentent — à habiter cette donnée avec discernement, vigilance, et responsabilité.

Ce n’est pas un « plus ». Ce n’est pas un « moins ».

C’est une forme de présence à soi, à cultiver avec patience et humilité.

Et si cela peut transformer la posture… Ce n’est jamais par magie. C’est par travail intérieur, cadre clair, et volonté de ne pas prendre la place de l’autre.

 

En résumé : 5 points clés à retenir ( selon moi ! )

1. Être un coach neuroatypique, ce n’est pas avoir un avantage — c’est travailler à partir d’une singularité.

Ni pathologie, ni super pouvoir : un fonctionnement différent qui devient ressource seulement s’il est intégré avec lucidité.

 

2. Le coach n’est ni clinicien, ni validateur identitaire.

Il ne pose pas de diagnostic, ne confirme pas les étiquettes, et reste vigilant face aux effets Barnum, aux projections et aux transferts croisés.

 

3. La posture exige un haut niveau de supervision.

Hyperexigence, sur-adaptation, projection, intellectualisation… le coach neuroatypique doit connaître ses zones d’usure et de confusion, et les travailler activement.

 

4. L’approche systémique peut offrir un cadre profondément régulateur.

Elle permet de penser les boucles, les fonctions, les équilibres, sans pathologiser. Elle soutient une pratique où la complexité est accueillie sans réduction.

 

5. La différence ne fait pas autorité — elle oblige à plus de rigueur.

C’est en restant dans sa juste place, en soutenant l’autonomie de l’autre, et en tenant le cadre avec éthique, que la singularité du coach devient contributive.

 

Tout ceci bien sûr est aligné avec ce que je pense être juste pour moi, pour les autres et pour le coaching que j’essaye de pratiquer au mieux. Il y a peut être des approximations et une vision qui ne correspondra pas à tout le monde. J’espère que vous en retiendrez avant tout la sincérité de mes propos.

Merci de m’avoir lu jusqu’ici ! 🙂